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avant l’assassinat de César. Moins connu que son fils, Sénèque le Philosophe, le stoïcien qui fut la victime de Néron après avoir été son professeur, Sénèque l’Ancien a le grand intérêt de nous ouvrir l’accès d’un monde à part, celui des déclamateurs.
Grâce à sa mémoire prodigieuse qui fut fidèle jusqu’à son extrême vieillesse, il nous a conservé les meilleurs traits, plans et argumentaires des hommes de grand talent qui ont pratiqué à Rome l’art de la rhétorique depuis les derniers temps de la République jusqu’au début du règne de Caligula, époque de sa mort.
Ce recueil, composé pour instruire ses fils dans la grande tradition de l’éducation romaine, constitue une œuvre originale d’un intérêt exceptionnel pour l’historien. Les Controverses et les Suasoires, déclamations prononcées dans les écoles de rhétorique, accusées souvent à tort d’être hors du temps, sont en réalité bien ancrées dans le siècle : on trouve des échos du monde réel dans les Controverses, tandis que transparaissent dans les Suasoires les fondements de l’idéologie du nouveau régime qu’Auguste est en train d’établir.
L’ombre du premier des orateurs que fut Cicéron plane sur le florilège réuni par Sénèque ; notre auteur cite ça et là l’expression d’opinions peu favorables au « Romulus d’Arpinum », dont l’éloquence semble avoir eu peu d’admirateurs après sa mort. Plus important est le fait qu’en opérant un excursus dans la Suasoire VI, Sénèque a réuni des témoignages d’historiens sur les circonstances de l’exécution de Cicéron : en confrontant ces sources originales, perdues par ailleurs (Bruttedius Niger, Tite-Live…), avec d’autres sources bien connues (Plutarque, Appien…), on peut mieux comprendre les indécisions du proscrit et son cheminement, préciser les péripéties de sa mort, discerner la figure de son exécuteur, assister avec la foule en deuil à l’exposition publique de la tête et des mains du cadavre. On est témoin de la gloriole de l’égorgeur, de ses récompenses ; enfin, et c’est peut-être l’essentiel, la culpabilité d’Antoine est proclamée au grand jour, ce qui conforte la version officielle élaborée par le vainqueur, Auguste.
En plus d’une courte notice bibliographique et des index complets répertoriant les déclamateurs cités par Sénèque, il m’a paru nécessaire de donner en annexe une traduction originale nouvelle des textes latins, en relation avec cette étude où j’ai voulu montrer l’originalité de Sénèque l’Ancien et son importance pour notre connaissance de l’extrême fin de la République et du début de l’Empire : une époque pour laquelle, curieusement, nous ne disposons pas de beaucoup de relations d’historiens. On trouvera donc dans cette annexe la Controverse 7,2 (accusation de déloyauté contre Popillius), le texte intégral des Suasoires, les fragments conservés de la Vie des Rhéteurs de Suétone, et enfin la Lettre de Cicéron à Octavien, un écrit apocryphe imputant au futur Auguste la responsabilité des crimes des Triumvirs : le seul témoignage d’époque à avoir échappé à la censure impériale.
Cette étude permet de dépasser le cadre formel de l’exercice rhétorique où se sont trop souvent cantonnés les lecteurs modernes de Sénèque : on y verra, en s’appuyant sur une belle traduction moderne des textes eux-mêmes, comment les jeunes gens de l’élite romaine ont été éduqués à l’art de s’exprimer pour convaincre, dans le cadre d’un monde réel qui était le leur.
Public cible
Historiens, juristes et sociologues trouveront, dans ces aperçus originaux, des séquences de témoignages directs sur l’époque la plus tourmentée de l’histoire romaine.
L'auteur
Marie-Pierre Arnaud-Lindet, agrégée d’Histoire et de Géographie, Docteur ès-Lettres, a enseigné l’histoire romaine à la Faculté des Lettres de Paris, puis à l’Université de Paris-I Panthéon-Sorbonne. Elle a aussi effectué plusieurs missions d’enseignements de licence en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie, et donné des cours d’agrégation à l’Université d’Artois.
Spécialiste de critique des textes et d’historiographie, elle s’est particulièrement intéressée aux historiens dits « mineurs » : elle a publié les éditions critiques des Histoires d’Orose, de l’Abrégé de Festus et de l’Aide-Mémoire d’Ampelius dans la collection Guillaume Budé des Universités de France. Pour ses éditions critiques de l’Abrégé des Histoires Philippiques de Justin et de l’anonyme De Viris illustribus, elle a choisi d’en donner une publication numérique (forum romanum et biblioteca Augustana), afin que ces œuvres importantes et injustement négligées des chercheurs soient facilement à la disposition de tous.
Dans le prolongement de son enseignement, outre sa participation à plusieurs manuels collectifs d’histoire romaine pour la licence et l’agrégation d’histoire, où elle a rédigé les chapitres traitant des sources littéraires, elle a publié plusieurs ouvrages importants, destinés aux étudiants comme au grand public cultivé : Histoire et politique à Rome (2001 et rééd.), Synthèse thématique d’histoire romaine (2004), et tout dernièrement aux éditions Safran : Le Commentaire historique des sources littéraires de l’histoire romaine (2013).
Ses recherches actuelles portent sur l’opposition au tyran et le tyrannicide, thèmes littéraires développés, entre autres, dans les Controverses, et image d’une réalité inexprimable : la conjuration contre l’Empereur et son assassinat à l’époque des Julio-claudiens.