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Albert DeSalvo, l’étrangleur de Boston, a-t-il réellement commis trente-sept crimes ainsi qu’il l’écrit dans ses Mémoires ? A-t-il précipité ses enfants du haut des falaises d’East Coker, si chères à T. S. Eliot ? A-t-il suicidé ses parents au gaz selon une méthode rapportée par W. Dieterle ? Empalé son professeur, congelé une contorsionniste, égorgé une prostituée, assassiné son psychiatre, transpercé la pure Alma, pareille à la Danaé de Gustav Klimt dont le plaisir jaillit comme une poudre d’or ? Pour chaque meurtre, DeSalvo a une justification scientifique, esthétique, éthique : il yue en artiste, en créateur, en savant. Mais Albert Cerrato, contraint de survivre dans le sépulcre autistique d’une infirmerie pénitentiaire, lui, n’a commis que des meurtres imaginaires donc faux, comme faux est son savoir issu de la mémorisation d’une encyclopédie en dix volumes. Son art et sa créativité ne sont plus alors que le produit bon marché d’une industrie de la méchanceté. Sa rébellion est une fuite dans le silence. Sous la parodie du tueur en série, héros post-moderne dont les crimes virtuels dissimulent ceux, bien réels, de la société, Manuel Vásquez Montalbán a, sur le ton de l’humour noir, bâti un superbe jeu de masques, de miroirs, de dédoublements. Il nous conduit, comme Dante Virgile, à l’entrée d’une cité dolente où Boston et Barcelone se fondent en un même enfer, dans le labyrinthe d’un roman énigmatique, complexe, violent, métaphore d’un monde où rien n’étant vrai ni faux, toute pensée libre et critique, toute revendication de sens et de valeur passent pour pure folie. Aujourd’hui, l’homme n’est plus révolté, il est fou.