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Au commencement il n’y eut que cette terre de taïga, au bord de la mer, entre cap Sec et cap Sauvagine. Toutes les bêtes à fourrure et à plumes, à chair brune ou blanche, les oiseaux de mer et les poissons s’y multipliaient à l’infini. Et l’esprit de Dieu planait au-dessus des eaux. Jetés sur les routes depuis la Nouvelle-Angleterre, hommes, femmes et enfants, refusant l’indépendance américaine, reçurent du gouvernement canadien droits de chasse et de pêche et concession de la terre qu’ils appelèrent Griffin Creek. Les Jones, les Brown, les Atkins et les Macdonald. Quelques maisons éparpillées autour d’une petite église de bois. La vie et la mort reçurent droit d’asile. Les années passèrent et les habitants du village étaient sans histoire. Il a suffi de l’espace d’un seul été pour que se disperse le peuple élu de Griffin Creek. Un court été, rogné aux deux bouts par le gel, deux mois à peine, pour que Nora et Olivia Atkins, cousines germaines quasi-sœurs, sortent de l’enfance, se chargent de leur âge léger et disparaissent sur la grève, le soir du 31 août 1936. Leur signalement sera donné par toutes les radios canadiennes et américaines. Mais dans cette histoire il faudrait d’abord tenir compte du vent, de sa voix lancinante, de son haleine salée. Le vent a toujours soufflé trop fort sur la côte et ce qui est arrivé n’a été possible qu’à cause du vent qui entête et rend fou. Tandis que les oiseaux de mer emplissaient tout l’espace de leurs clameurs assourdissantes. Grande voix de la littérature québécoise, Anne Hébert (1916-2000) est l’autrice de nombreux romans, pièces de théâtre, recueils de nouvelles et de poésie traduits en plusieurs langues. La plus grande partie de son œuvre est publiée aux Éditions du Seuil. Les Fous de Bassan a été récompensé par le prix Femina en 1982.