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L’Esther tardive de la Bible, fêtée d’âge en âge dans la tradition juive, trouve son apothéose et sa trahison dans la pièce de Racine dont va s’emparer Proust pour décrire et faire parler aussi bien ses "hommes femmes" que sa mère. C’est aussi la fameuse prière d’Esther, empruntée à Racine, que Rachel, l’immense actrice romantique, récite insolemment aux amis de Chateaubriand et de madame Récamier qui la pressent de se faire baptiser, elle, la petite juive à moitié illettrée devenue, à 17 ans, la coqueluche du Tout-Paris. Cependant qu’une autre actrice du même nom va surgir chez Proust, lequel dépouille injustement et superbement de son génie la grande Rachel et surnomme Rachel « quand du Seigneur » la théâtreuse de La Recherche. Doit-on faire grief à Proust d’avoir ainsi dégradé Rachel ? Certes, les œuvres n’ont pas de compte à rendre, elles sont souveraines. Encore que « les travellings soient affaire de morale », comme le disait Godard. « L’usage proustien de Rachel m’est apparu comme une question strictement littéraire, donc comme une affaire de morale », risque à son tour Elisabeth de Fontenay. Elisabeth de Fontenay est philosophe. Elle est l’auteur de plusieurs livres devenus des classiques, et notamment d’une somme considérable : Le Silence des bêtes. La philosophie à l’épreuve de l’animalité (1998, 2013). Son dernier livre, Actes de naissance. Entretiens avec Stéphane Bou , a paru au Seuil en 2011.