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« Une des pires façons de concevoir l'Holocauste consiste à interpréter l'ensemble de ces destructions comme l'Åuvre d'un petit groupe de criminels irresponsables, fondamentalement différents des hommes d'État ordinaires, ayant d'une manière ou d'une autre pris le contrôle du peuple allemand, le forçant, par la terreur et l'exacerbation de haines religieuses ou ethniques, à une politique barbare et rétrograde, complètement à l'opposé de la grande tradition de la civilisation occidentale », écrit Richard L. Rubenstein. C'est bien ainsi pourtant que l'on se prend à voir les choses. Mais il y a une autre difficulté : pour nous les nazis ont échoué ; pour Rubenstein au contraire ils ont réussi à transformer les bureaucraties de toutes les nations qu'ils occupèrent (et même les bureaucraties communautaires juives) en composants du processus de destruction. Dès lors il est « clair qu'une frontière morale et politique de l'histoire de la civilisation occidentale a été franchie avec succès par les nazis au cours de la Seconde Guerre mondiale ». Pour comprendre ce que ce précédent a d'effrayant, il convient de chasser de notre esprit un autre jugement hâtif encore tenace aujourd'hui : « Selon l'opinion la plus répandue, rappelle William Styron dans la préface du livre, le camp était un lieu d'internement où, par millions, les Juifs étaient exterminés dans les chambres à gaz - rien de plus ». Or à Auschwitz, parce que des détenus survivaient pour travailler, les nazis « ont réussi à créer une société de souveraineté totale ». Ce n'est pas un hasard : à Verdun ou dans la Somme, sous les ordres « d'hommes d'État ordinaires », parce que les grands pays d'Europe disposaient alors « d'excédents de population », les chefs d'état-major avaient déjà banalisé la destruction ; et la bureaucratie terriblement décrite par Kafka comme parodie sinistre de l'absoluïté de la loi divine était, bien avant qu'apparaissent les nazis, l'aboutissement structurel « d'un processus de sécularisation, de désenchantement du monde, et de rationalisation » qui décrit assez notre modernité. En témoignent encore ces mots incompréhensiblement écrits sur les porches des camps, qui semblent reprocher aux hommes à jamais leur liberté, et s'emploient à les faire obéir à la lettre : ARBEIT MACHT FREI. C'est ici que Rubenstein hésite : en 1974 en pleine guerre froide, la menace d'asservissement et de destruction lui semblait venir de l'Amérique elle-même (plus que de l'URSS) ; trente ans après il reprend son analyse, et il voit comment l'usage de la terreur et aussi la séduction d'un héritage millénaire, donne désormais à l'islam radical le pouvoir de sacrifier les nouveaux « surplus de population » pour faire collaborer à leur propre sujétion toutes les bureaucraties d'Europe. AUTEUR Né en 1924, président émérite de l'Université de Bridgeport (Connecticut) où il a enseigné l'histoire et la philosophie des religions, Richard L. Rubenstein a déployé une conception de l'histoire universelle au fil de nombreuses études traduites dans une dizaine de langues. L'Imagination religieuse, sorte de confrontation pathétique et passionnée entre la pensée juive et la psychanalyse, a été publié en français par les Éditions Gallimard en 1970 avec une préface de Léon Poliakov. Son premier livre, After Auschwitz (1966), passe pour avoir initié le débat contemporain sur la signification théologique de l'Holocauste.