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La soixantaine franchie, le désir nous prend de regarder dans le rétroviseur, où vivent encore des êtres et des lieux dépassés. Sur ce point, je suis comme les autres. Non que je me sente un vieil homme, dont les dernières maîtresses seraient la lassitude et la nostalgie mais, dans le miroir, je vois ensemble mon visage et la route derrière lui. Je me demande s'il y eut, entre moi-même et ce long chemin, accord ou trahison. Allons ! Présent, passé, futur ne sont que tiroirs où ranger souvenirs et espoirs, et mettre ainsi de l'ordre dans notre fatras. N'oublions pas leur insignifiance. Ce dont nous rêvions dans notre jeunesse demeure, et le temps y trébuche, s'arrête. Comme on voit, dans les ciels tropicaux, les nuages bas rester sur place, et ceux de l'altitude courir avec l'alizé, de même apparaît hors de nous la fuite des jours et, en nous, la permanence de nos choix anciens. Beaucoup se demandent s'ils leur furent fidèles. Je suis de ceux-là. Jamais ne me quitta l'adolescent que je fus. Éclairé par l'exemple simple d'un père qui sut mourir, après les souffrances d'une blessure de guerre sans haine contre l'ennemi, j'épousai les trois sœurs Liberté, Égalité, Fraternité. Pour servante je leur donnai la solitude ; pour fêtes, celles des peuples libérés. Je raconterai donc ce que fut notre union. Elles m'approuvèrent quand je me fixais pour but de connaître l'homme, et choisissais, pour moyen de l'atteindre, la poésie. De cette quête, le lecteur entendra le roman vrai, celui d'une vie de combattant, d'écrivain, d'insatiable voyageur, d'homme de radio et de télévision. La mienne, forêt où, pour ne pas me perdre, j'ai semé, comme Poucet ses cailloux, des livres.