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L'âge industriel a correspondu à une extrême intensification, sans équivalent dans l'histoire, de la pensée sur l'ornement. Lorsque la mutation techniciste des sociétés contemporaines a révélé toute l'ampleur de ses conséquences, sur tous les plans de la vie, cette pensée est apparue comme une urgence esthétique, certes, mais aussi politique, anthropologique, métaphysique. À la croisée des principales lignes de fracture de la crise moderne, l'invention de formes destinées à décorer le monde est allée de pair avec une interrogation sur la structure de l'être et sur les fondements du travail et de la création. Des architectes et des décorateurs, souvent oubliés de nos jours, ont collaboré à cet effort collectif, en s'émancipant de la seule pratique pour adopter une démarche théorique autonome. Confrontés à ce qu'ils percevaient comme un moment à la fois incandescent et catastrophique de l'histoire humaine, pourvus de peu d'instruments conceptuels pour le maîtriser, ils ont avancé dans une forêt obscure. En témoigne un corpus monumental de textes et de dessins, tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle, dans lequel le concept d'ornement se trouve ressaisi à sa racine, avec autant d'enthousiasme que d'hésitations. Alors furent exhaussées des strates complexes de besoins et de désirs qui sont encore les nôtres aujourd'hui. L'emprise presque totale des fabrications mécaniques, la multiplication vertigineuse des images techniquement reproduites nous situent en effet dans le même sillage. Notre sensibilité au reflux des marques de la vie dans notre environnement perceptif s'y aiguise, à divers degrés de conscience. Entre mélancolie, panique, refoulement et désir révolutionnaire, nous continuons donc à poser la même question : à quelles conditions la création de formes permet-elle à l'expérience vécue de se recomposer, dans un univers machinique qui en signifie la perte ?